Nancy Bragard…
On la connait tous, ne serait-ce que de nom. On la surnomme même parfois Madame AOH.
« Mais je suis une personne ! »
Voilà, le décor est planté, Nancy tient autant à sa discrétion (et à son inlassable sourire) qu’à « ce qui nous est très cher chez AOH, cette notion d’équivalence et d’égalitarisme. »
On l’a croisée au détour d’une conversation (qui compte) au Forum 104 en janvier dernier à Paris. Elle s’est prêtée avec grande bienveillance à notre jeu du dictaphone pour nous raconter Art of Hosting. Autant dire qu’on a adoré.
Dans une vie professionnelle précédente, j’étais formatrice Interculturelle. Parce qu’en tant qu’Américaine vivant en Europe, c’était vraiment ma vocation l’interculturel. Je le vivais tous les jours ce décalage entre l’Américaine que j’étais et la culture française qui me tiraillait, me surprenait, me plaisait. Et j’en avais fait mon métier. Former des équipes multiculturelles qui avaient des difficultés. Mais à force, j’avais l’impression de lire un script : je sortais des modèles, je parlais de la façon asiatique, la façon nord-américaine, je ne rentrais pas dans les stéréotypes mais pas loin. Et dix ans plus tard, même si je restais convaincue que c’était ma vocation, je me rendais bien compte que quelque chose n’allait pas.
Un jour, j’ai vu un flyer pour un séminaire Art of Hosting. C’était en février 2007, j’y suis allée sans trop savoir où j’allais tomber. Et ça a complètement changé ma vie… J’ai rencontré le métier de facilitation…
J’ai pu accrocher mon manteau au mur, j’étais chez moi ! C’était ça que j’avais envie de faire. Plus travailler pour, mais travailler avec. Et prendre en compte l’entité au service de laquelle on est.
Et donc, j’ai commencé à faciliter, à travailler avec, à preter attention à ce qu’il y avait dans la salle parmi les participants, plutôt que sortir des modèles. Je disais à mes clients que je formais mais je facilitais. Et plus ça allait, plus je me disais, c’est vraiment ça la facilitation : répondre aux besoins de l’entité que l’on accompagne, leur faire comprendre qu’ils portent en eux ce qu’il faut changer, les nouvelles façons d’opérer, les nouveaux moyens de travailler. Ils ont juste besoin de donner vie à cette intelligence collective.
À l’époque, Art of Hosting se faisait en Scandinavie, à Bruxelles, en Angleterre, aux États-Unis, au Canada, mais pas en France. Je voyageais donc pour suivre les séminaires. Jusqu’au jour où avec 2 amies, on s’est dit qu’on allair en proposer un en France… Ouh là ! Il ne s’agissait pas de simplement traduire le vocabulaire de Art of Hosting en français. Y avait-il de la place dans la pensée française pour cette approche ? En France, la structure est assez pyramidale, pouvait-il y avoir le fit de Art of Hosting ? Est-ce que la puisssance de Art of Hosting n’allait pas être lost in translation ?
On a pris une année à en discuter entre nous, pour vraiment sentir les choses, « voit-on ça se déployer en France ? ». Et un jour on a dit : on y va…
Et le premier séminaire AOH en France s’est tenu en juillet 2010. Il y avait vingt-trois participants, pour la plupart des consultants.
L’image qu’il m’en reste, ce sont des oiseaux sortis de cage. Découvrir la facilitation, et surtout le Hosting, le travailler avec, en donnant autant de place à l’entité que l’on accompagne, ça ne se faisait pas trop à l’époque.
Nous avons une approche pour concevoir le design avec le commanditaire qu’on appelle les 8 respirations. Nous travaillons dès le départ avec le commanditaire, dès qu’il est d’accord pour partir sur ce voyage un peu alternatif. Parce que le principe n’est pas un « ok j’arrive, quels sont les livrables, vous voulez les résultats pour quand, ok je rentre chez moi et je vous fais une propale. » On travaille ensemble parce que nous avons vraiment besoin de bien comprendre non seulement les livrables mais aussi la problématique. Le client a autant besoin de nous que nous de lui. Et c’est dans une logique de partenariat que nous aimons avancer. C’est ça aussi le leadership participatif !

Le Hosting, c’est une co-exploration. Et on démarre tout séminaire en disant « There is a leader in every chair ». Nous sommes l’équipe d’organisateurs, l’équipe d’Hötes, mais nous allons explorer ensemble et nous allons apprendre ensemble. Bien sûr, je suis beaucoup moins Hôte pour le client que je ne le suis dans un séminaire open enrollment.
Art of hosting confère beaucoup de empowerment aux acteurs d’un système, les participants se rendent compte qu’on les écoute, que leurs opinions et arguments ont du sens … et qu’il peuvent influencer et impacter dans les changements qui sont à mener.
Même si on a encore droit à la question : « Mais vous ne pouvez pas tout simplement nous dire comment il faut faire autrement ? » C’est le vieux paradigme. Ils ont tellement l’habitude d’avoir des consignes et de faire. Et là on répond : « Mais nous on sait beaucoup moins bien que vous ce qu’il faut faire différemment. Vous savez. Vous ne savez juste pas que vous le savez. Mais en réveillant l’intelligence collective qu’est la vôtre, vous allez trouver des alternatives. Trust the people … and trust the process ! »
Nous utilisons des méthodologies que tout le monde connaît, comme le World Cafe, le forum ouvert, le storytelling, l’Appréciative inquiry. Il y en a quelques-unes aussi qui sont nées au sein de Art of Hosting, comme le Pro Action Café ou bien encore le Jeu de la question puissante. C’est extraordinaire comme jeu ! Il s’agit d’un dialogue entre quatre ou cinq personnes qui ne se passe que par des questions. Tu arrives avec une question dite brûlante, que tu portes au plus profond de toi (et que tu acceptes de partager), qui peut être perso ou pro. Et cette question brûlante, grâce au travail d’accompagnement bienveillant des pairs, en dialogue de questions, va trouver de la profondeur, va évoluer jusqu’à devenir une question puissante…
Le Hosting, c’est faciliter avec le cœur. Quand nous ouvrons un séminaire, nous disons toujours : « Nous sommes une équipe d’Hôtes, ce qui est important pour nous, c’est de créer une safe zone où vous êtes à l’aise pour vous ouvrir sur vos projets, mais aussi sur vos vulnérabilités, vos blessures. Et si vous en avez besoin, si quelque chose ne va pas, venez nous trouver. » C’est ça le Hosting… ◾️

Mais qui es-tu Nancy ?
Je suis donc Américaine d’origine, je suis née là-bas, j’ai grandi là-bas.
Je suis venue en France la première fois, j’avais 17-18 ans et j’ai adoré la France. J’avais vécu une année en Allemagne quand j’avais 14 ans parce que mes parents voulaient vraiment, quand on était adolescents, nous envoyer à l’étranger pour découvrir une autre langue, un autre pays. J’avais connu l’Allemagne donc, mais je me sentais attirée et invitée par la France. Donc je venais faire des Summer Jobs ici, puis j’étais bonne en langue. Et donc je suis venue en tant qu’étudiante universitaire passer une année à Paris et là, j’ai décidé que j’allais venir vivre à Paris. Je suis rentrée pour finir mes études et je suis venue m’installer en France à 23 ans.
Là j’ai vécu le fameux U. Quand on arrive, on est complètement dans le Honey Moon, la phase lune de miel, ; c’est Paris, c’est extraordinaire. Et puis, au bout de… Ça peut être six semaines, comme ça peut être trois mois, on tombe au fond du U ! Parce finalement, les gens s’engueulent tout le temps, et puis on n’est pas très patients avec moi, avec mon français seulement approximatif. Donc la fin du Honey Moon m’est venue assez rapidement parce que je savais que j’étais là pour la vie. Et c’est en fait d’avoir eu des enfants, qui m’a vraiment ancrée en France.
Mais cela fait cinquante ans que je vis en France et chaque année, je vais aux Etats-Unis durant un mois, un mois et demi. Donc je suis toujours très très ancrée sur mes racines profondes, originales. Et je suis très heureuse aujourd’hui (avec Trump maintenant comme président) d’être française aussi. Mais c’est marrant parce que je serais toujours une française adoptée et je ne suis plus à 100% Américaine. Quand je rentre, je me sens un peu étrangère dans mon propre pays et je suis une française adoptée. Donc en fait j’ai deux chez-moi et aucun chez-moi. Et ça me convient, il fut une époque où c’était un peu compliqué sur mon identité propre. Est-ce que t’es Française ou Américaine? D’ailleurs, les gens qui me disent, « Where is home? » Et moi je dis, « Home is in my heart. » Exactement. « And it doesn’t matter where my feet are. » Exactement. Voilà qui je suis.
Art of Hosting pour moi ça me fait battre le coeur. C’est ma deuxième famille, ma première famille c’est mes enfants et leurs enfants. Ma deuxième famille c’est Art of Hosting, et aujourd’hui ceux qui portent l’évolution de cette communauté. … Et je m’émerveille de voir la robustesse de cette communauté, combien ceux qui opèrent dans la conduite du changement culturel voient les bénéfices du participatif et le potentiel qu’apporte l’éveil de l’intelligence collective d’une entité. ◾️
| PROPOS RECUEILLIS PAR NATHALIE SALHI




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